Le Mythe Du Bon Sauvage Dissertation

Le mythe du bon sauvage (ou du « noble sauvage ») est l'idéalisation de l'homme à l'état de nature (des hommes vivant au contact de la nature[A 1]). L’idée que « le bon sauvage » vit dans un paradis sur terre avant le péché originel s’est développée au XVIIIe siècle, ayant ses fondations chez les explorateurs et conquérants de la Renaissance[A 2]. Au XVIe siècle, Christophe Colomb, Pedro Álvares Cabral, Amerigo Vespucci et Jacques Cartier explorent le continent américain, et découvrent une « jeune humanité »[A 3]. Qu'ils soient écrits en portugais, en espagnol, en français ou en latin, les textes issus de leurs voyages sont le certificat de naissance du « bon sauvage »[A 4]. Le mythe du bon sauvage a permis aux écrivains contemporains de développer une forme de critique sociale sur les aberrations et les injustices de la société. L'adaptation la plus connue actuellement est Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley

Les indigènes « nus » et « innocents » dans la Lettre de Pero Vaz de Caminha (1500)[modifier | modifier le code]

Le 22 avril 1500, l'armada du capitaine-majeur Pedro Alvares Cabral (1467-1520) accoste pour la première fois en Amérique du Sud. Les premiers contacts noués entre les Européens et les autochtones sont amicaux. Contrairement à certains Indiens de l'intérieur, les habitants de la région de Monte Pascoal et Porto Seguro sont des chasseurs-cueilleurs. Les hommes cherchent la nourriture en traquant le gibier, pêchant et cueillant des végétaux, tandis que les femmes cultivent des lopins de terre. Les descriptions des indigènes du nouveau continent par le pilote (anonyme) de la flotte, par le Maître João Fara, et surtout par le secrétaire d'escadre de Cabral, l'écrivain Pero Vaz de Caminha (1450-1500), offrent parmi les premières descriptions détaillées des Indiens d'Amérique du Sud. Tout au long de sa Lettre, datée du 1er mai 1500, Caminha contribue involontairement à fonder le mythe des bons sauvages. Les hommes qu'il décrit sont pacifiques, amicaux et obéissants. « Ils marchent nus, sans rien qui les couvre. Ils ne se préoccupent pas davantage de couvrir ou de ne pas recouvrir les parties intimes que de montrer le visage. Ils sont à ce propos d'une grande innocence. » Lorsque le Portugais « Nicolau Coelho leur demande de poser leurs arcs à flèche. Ils les déposent. » « Leur apparence est d'être de peau sombre, tendant vers le rouge, avec de bons visages et de bons nez, bien faits. »[1]

Lors des premiers échanges avec les Portugais, les autochtones se montrent curieux, mais aussi craintifs des nouveautés : « On leur a montré une poule, ils en ont presque eu peur, et ne voulaient pas y toucher. Ensuite ils l'ont prise, mais comme effrayés. » Le 26 avril, constatant que de plus en plus d'indigènes curieux et pacifiques apparaissent, Cabral ordonne à ses hommes de construire un autel ou une messe est célébrée[2]. Au terme de son séjour, Cabral détermine que les terres découvertes se trouvent bien à l'est de la ligne de démarcation établie entre le Portugal et l'Espagne par le traité de Tordesillas, c'est-à-dire dans la partie du monde relevant de la sphère d'influence portugaise. Pour solenniser la prise de possession du Portugal sur cette contrée, les Portugais édifient une croix de bois – peut-être haute de sept mètres. Et un second service religieux est organisé le 1er mai[2]. Si la Lettre de Caminha n'est pas diffusée immédiatement auprès du grand public, ses premières descriptions des Indiens du Brésil sont nécessairement connues et discutées en 1501 à son retour à la cour du Portugal, qui est fréquentée à l'époque par de nombreux marchands, banquiers et diplomates européens. Le rapport anonyme du pilote de Cabral est quant à lui imprimé en 1507 en Italien, dans la compilation de récits de voyages organisée par Fracanzano da Montalboddo : Paesi Novamente Retrovati et Novo Mondo de Alberico Vesputio Florentino Intitulato (Vicenza, 1507, feuilles 58 a 77, chapitres 63 a 83).

Le mythe du bon sauvage chez Cartier dans Voyages au Canada[modifier | modifier le code]

On retrouve l’image du bon sauvage dans le récit par Jacques Cartier de ses rencontres avec les autochtones d’Hochelaga[A 5]. Selon Cartier, le sauvage n’est plus barbare, mais plutôt proche de la nature, « l’âme aussi pure que des enfants »[A 6]. Leur façon de s’habiller et leur mode de vie montre à Cartier qu’ils ne sont pas effrayants ni dangereux, mais qu’ils sont des êtres humains[A 7]. Innocents et purs, les « sauvages » qu’il rencontre pendant son voyage sont, selon Cartier, ouverts d’esprit à ce qu’il leur apporte d’Europe[A 8]. En remarquant leur nudité sans pudeur, Cartier donne aux fils de Donnacona des vêtements européens : ceux-ci jettent alors leurs peaux de bêtes car ces vêtements n’ont plus de signification dans la culture française : « Et acoustrasmes ses dits deux fils de deux chemises et en livrees et de bonnetz rouges et à chacun sa chainette de laton au col »[A 9]. En les traitant comme humains (même s’il les considère comme des enfants), Cartier établit un commerce avec eux et il apprend les rudiments de leur langage, dont il donne un lexique[A 10]. De sa perspective chrétienne, Cartier les considère comme des êtres innocents et sans religion, dans un état « sauvage » (au sens de « non cultivé »), susceptible d’une conversion au christianisme[A 11] ; au départ de son premier voyage, il plante une croix pour que les autochtones puissent faire « plusieurs admyradtions »[A 12] mais aussi pour promettre son retour : l’homme européen servirait alors la Révélation auprès de ses « jeunes frères ».

Le mythe chez Montaigne dans Des Cannibales[modifier | modifier le code]

Le début du mythe du « bon sauvage » est souvent attribué à Michel de Montaigne[B 1], même si les fondations de ce mythe sont bien antérieures[B 2]. Montaigne aborde le sujet dans les chapitres Des Cannibales et Des Coches de ses Essais[B 3]. De nombreux critiques maintiennent que l’auteur prend position en faveur des peuples autochtones qui vivent tranquillement dans la nature et contre les Européens[B 4] qui ne s’intéressent qu’à s’enrichir et à corrompre des peuples innocents[B 5].

Montaigne souligne l’importance de choisir la raison par rapport à la voix commune[B 6] et introduit le principe de relativisme culturel[B 7] ainsi que l’idée de tolerance[B 8]. Il dit que la culture « civilisée » ne connait pas toujours la vérité[B 9] et, peut-être, que les Européens se trompent en appelant les Amérindiensanthropophages des « barbares[B 10]. » En comparant les Européens au peuple Tupinamba du Brésil dans Des Cannibales[B 11], Montaigne essaie de montrer la « barbarie » de l’action destructrice des Européens[B 12]. Ses descriptions des Tupinamba soulignent pour les lecteurs la perfection de leur harmonie avec la nature[B 13]. Leur mode de vie surpasse toutes les imaginations de « l’âge d’or[B 14] » et il compare ce peuple « naturel » et « pur » aux fruits sauvages qui sont menacés par le goût corrompu des Européens[B 15]. Selon Montaigne, l’innocence des Tupinamba est plus pure que l’état social[B 16].

Certains critiques questionnent la fiabilité des sources qu’emploie Montaigne][B 17] en partie à cause de son exagération[B 18]. Il est de fait indéniable que Montaigne commente l’Histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil publié par Jean de Léry en 1578 : l’essai Des Cannibales semble alors une conversation avec le texte de Léry et une gageure pour penser hors de l’habitude de pensée[B 19]. Néanmoins, le chapitre Des Coches, qui continue ce premier plaidoyer en s’appuyant sur d’autres sources, montre que la position de Montaigne est celle de l’étonnement plus que de la leçon[B 20]. Montaigne questionne, ouvre des dialogues, souffle des réponses provocatrices[B 21]. Plusieurs soutiennent que sa représentation du « bon sauvage » dans les Essais contribue largement à la pensée humaniste en ce qu’elle redéfinit ce qu’est la culture et son rôle pour définir l’humanité[B 22].

Le mythe chez Diderot dans Supplément au voyage de Bougainville[modifier | modifier le code]

Au XVIIIe siècle, la figure du bon sauvage commença à se transformer[C 1]. Dans le texte Supplément au voyage de Bougainville, paru en 1772[C 2], Denis Diderot exprime une pensée qui s’oppose subtilement à la voix commune[C 3] et qui provoque la chute du mythe, avérée avec le siècle suivant[C 4] : pour lui, le « bon sauvage » n’existe pas[C 5]. Il faut juger chaque homme tel qu’il est[C 6]. Bien qu’il soit d’accord que les Tahitiens vivent d’une manière heureuse et libre[C 7] et même si leur bonheur lui donne l’occasion de confirmer sa théorie des trois codes[C 8], Diderot déclare que la nature et les « sauvages » ne sont ni bons, ni mauvais[C 9].

Diderot expose les Tahitiens comme des hommes logiques[C 10] avec certains buts – augmenter la population[C 11], enrichir la nation[C 12], se nourrir[C 13], la guerre[C 14], le sang-froid[C 15] – et avec des vertus sociales, actives et positives[C 16], qui nient l’image artificielle[C 17] et utopique[C 18] des « bons sauvages », manifestant une aptitude à la civilisation[C 19].

Diderot met en question l´état de nature[C 20] et réfute la divinité attribuée aux sauvages par le mythe[C 21]. Ce sont des individus réels[C 22] qui vivent dans une société différente[C 23], ayant leur propre culture[C 24] (ce qui contredit l’opposition supposée entre la nature et la culture)[C 25].

Diderot utilise ce mythe non pas pour proposer un modèle idéal[C 26], mais pour dénoncer les corruptions et les erreurs des colonisateurs[C 27] de la civilisation européenne[C 28] et de la religion chrétienne[C 29]. Diderot n’apporte point de solution définitive[C 30]; il encourage la réflexion sur le sens de la vie[C 31], sur l’organisation de la société[C 32], sur le caractère universel de la morale[C 33] et sur l'anthropologie comme science[C 34].

Rousseau : « l’homme naît bon, c’est la société qui le corrompt »[modifier | modifier le code]

Rousseau n'a pas utilisé le terme « bon sauvage » mais l'idée, d'un état naturel (ou « de nature ») bon, innocent ou pur se retrouve dans son interprétation de la nature humaine : "le principe de toute morale (...) est que l'homme est un être naturellement bon, aimant la justice et l'ordre ; qu'il n'y a point de perversité originelle dans le cœur humain, et que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits" (...) tous les vices qu'on impute au cœur humain ne lui sont point naturels (...) par l'altération successive de leur bonté originelle, les hommes deviennent enfin ce qu'ils sont[3].

Dans le Discours sur l’origine des inégalités parmi les hommes, Rousseau développe une longue métaphore sur l’état de nature, l’état pré-civilisationnel. Il décrit cette période de l’humanité comme étant la plus heureuse.

Levi Strauss[modifier | modifier le code]

Levi Strauss reprend l'approche de Rousseau dans son livre Tristes Tropiques, « d'un état qui n'existe plus, qui peut-être n'a point existé, qui probablement n'existera jamais, et dont il est pourtant nécessaire d'avoir des notions justes pour bien juger de notre état présent ». (On note l'ambiguïté entre un état qui à la fois « n'existe plus » et « n'a jamais existé ») .

Steven A. LeBlanc[modifier | modifier le code]

Dans son livre Constant battles(ISBN 0-312-31089-7), Steven LeBlanc détruit deux mythes, celui qui dit que l’homme préhistorique était pacifique et celui qui présente l'être humain préhistorique comme soucieux de son environnement et de la préservation de celui-ci. S'appuyant notamment sur ses nombreuses fouilles archéologiques, LeBlanc nous démontre le contraire et nous brosse le portrait d’un humain peu soucieux de la préservation de son environnement et donc de ses ressources alimentaires, peu soucieux du contrôle de sa croissance démographique pour maintenir un équilibre entre les capacités de son milieu et la taille de sa population. Cet humain, suit le même comportement à travers les âges et ne trouve qu’une seule solution pour élargir son territoire et retrouver un équilibre, la guerre avec les autres groupes humains .

Notes et références[modifier | modifier le code]

A

  1. ↑Boulanger, Jany. (2004). « Syllabus : Le mythe du Bon Sauvage », Cégep du Vieux Montréal, http://www.cvm.qc.ca/encephi/Syllabus/Litterature/18e/bonsauvage.htm, consulté le 25 février 2010.
  2. ↑Cartier, Jacques. Voyages au Canada. Québec: Lux Éditeur, 2002.
  3. ↑Cartier, Jacques. Voyages au Canada. Québec: Lux Éditeur, 2002.
  4. ↑Kennel-Renaud, Élisabeth. (2009). « Le Mythe du Bon Sauvage », http://elisabeth.kennel.perso.neuf.fr/le_mythe_du_bon_sauvage.htm, consulté le 25 février 2010.
  5. ↑Jacob, Yves. Jacques Cartier. St. Malo: Bertrand de Quénetain, 2000.
  6. ↑Jacob, Yves. Jacques Cartier. St. Malo: Bertrand de Quénetain, 2000.
  7. ↑Cartier, Jacques. Voyages au Canada. Québec: Lux Éditeur, 2002.
  8. ↑Jacob, Yves. Jacques Cartier. St. Malo: Bertrand de Quénetain, 2000.
  9. ↑Cartier, Jacques. Voyages au Canada. Québec: Lux Éditeur, 2002.
  10. ↑Cartier, Jacques. Voyages au Canada. Québec: Lux Éditeur, 2002. ; Franks, C. E. S. “In search of the savage sauvage: an exploration into North America's s political cultures.” American Review of Canadian Studies. Winter, 2002. <http://findarticles.com/p/articles/mi_hb009/is_4_32/ai_n28971642/?tag=content;col1>.
  11. ↑Cartier, Jacques. Voyages au Canada. Québec: Lux Éditeur, 2002.
  12. ↑Cartier, Jacques. Voyages au Canada. Québec: Lux Éditeur, 2002.

B

  1. ↑De Lutri, Joseph R. (1975). « Montaigne on the Noble Savage: A Shift in Perspective. » The French Review, Vol. XLIX, No. 2, p. 206-211 ; Zalloua, Zahi Anbra. (2005). Montaigne and the ethics of scepticism, Virginia: Rookwood Press, p. 113.
  2. ↑Kennel-Renaud, Élisabeth. (2009). « Le Mythe du Bon Sauvage », http://elisabeth.kennel.perso.neuf.fr/le_mythe_du_bon_sauvage.htm, consulté le 25 février 2010.
  3. ↑Montaigne. Essais : « Des cannibales » « Des coches », Paris : Édition Marketing.
  4. ↑De Lutri, Joseph R. (1975). p. 206 ; Mermier, Guy. (1973). « L’essai Des Cannibales de Montaigne. » Dans Montaigne: A Collection of Essays, (1995), USA: Garland, p. 107 ; Zalloua, Zahi Anbra. (2005). p. 113, 118.
  5. ↑Kennel-Renaud, Élisabeth. (2009).
  6. ↑Montaigne. Essais. ; Mermier, Guy. (1973). p. 107.
  7. ↑Duval, Edwin M. (1983). « Lessons of the New World: Design and Meaning in Montaigne’s « Des Cannibales » and « Des coches. » » Yale French Studies, No. 64, Montaigne: Essays in Reading, p. 95-112 ; De Lutri, Joseph R. (1975). p. 206.
  8. ↑Mermier, Guy. (1973). p. 108.
  9. ↑Mermier, Guy. (1973). p. 109.
  10. ↑Zalloua, Zahi Anbra. (2005). p. 116.
  11. ↑Montaigne. Essais.
  12. ↑Zalloua, Zahi Anbra. (2005). p. 116.
  13. ↑Zalloua, Zahi Anbra. (2005). p. 113.
  14. ↑Zalloua, Zahi Anbra. (2005). p. 113.
  15. ↑Mermier, Guy. (1973). p. 107.
  16. ↑Kennel-Renaud, Élisabeth. (2009).
  17. ↑De Lutri, Joseph R. (1975). p. 207-208.
  18. ↑Mermier, Guy. (1973). p. 108.
  19. ↑Mermier, Guy. (1973). p. 109.
  20. ↑Duval, Edwin M. (1983). p. 95.
  21. ↑Montaigne. Essais.
  22. ↑Mermier, Guy. (1973). p. 109 ; Zalloua, Zahi Anbra. (2005). p. 112-113, 118.

C

  1. ↑Duvernay-Bolens Jacqueline (1998). De la sensibilité des sauvages à l'époque romantique, L'Homme, Vol. 38, No. 145, p. 143, 164.
  2. ↑Diderot, Denis & Levayer, Paul-Édouard, éd. (1995). Supplément au voyage de Bougainville, France : Librairie Générale Française.
  3. ↑Ellingson, Terry Jay (2001). The Myth of the Noble Savage, California: University of California Press.
  4. ↑Duvernay-Bolens Jacqueline (1998), p. 143, 155, 159.
  5. ↑Français au Bac – « Bon sauvage » au XVIe et XVIIIe siècle, (2009), http://rabac.com/demo/ELLIT/Articles/L091-100.htm#bon%20sauvage%2016%2018, accédé 16 février 2010 ; Plaisant-Soler, Estelle (2006). Les enjeux philosophiques du débat sur le mythe du bon sauvage, La Page des lettres, http://www.lettres.ac-versailles.fr/spip.php?article729#sommaire_2, accédé 16 février 2010 ; Duchet, Michèle (1971). Anthropologie et histoire au siècle des Lumières : Buffon, Voltaire, Rousseau, Helvétius, Diderot, Paris, FR : François Maspero, p. 437 ; Jimack, Peter (1988). Diderot : Supplément au Voyage de Bougainville, London : Grant & Cutler Ltd., p. 34 ; Bonnet, Jean-Claude (1984). Diderot : Textes et débats, Paris : Librairie Générale Française, p. 79
  6. ↑Jimack, Peter (1988), p. 65 Thomas, Jean (1932). L’Humanisme de Diderot, Paris : Société d’Édition « Les Belles Lettres », p. 107 Diderot, Denis & Levayer, Paul-Édouard, éd. (1995).
  7. ↑Duchet, Michèle (1971), p. 446-449, 410 ;
    Jimack, Peter (1988), p. 34
    Diderot, Denis & Levayer, Paul-Édouard, éd. (1995).
  8. ↑André, Valérie (2006). Diderot : Contes politiques et politique du conte, Études, Vol.3, p.137-157 ;
    Duchet, Michèle (1961). Le « Supplément au Voyage de Bougainville" et la collaboration de Diderot à « L'Histoire des deux Indes », Cahiers de l'Association internationale des études françaises, No. 13, p. 178 Jimack, Peter (1988), p. 63.
  9. ↑Gordon, Amy Glassner (1978). Compte rendu, The Journal of Modern History, Vol. 50, No. 4, pp. 768, https://www.jstor.org/stable/1876784 accédé 25 février 2010 Jimack, Peter (1988), p. 34, 64
    Bonnet, Jean-Claude (1984), p. 79 Diderot, Denis & Levayer, Paul-Édouard, éd. (1995).
  10. ↑Bonnet, Jean-Claude (1984), p.138 ; Papin, Bernard (1988). Sens et fonction de l’utopie tahitienne dans l’œuvre politique de Diderot, Oxford : The Voltaire Foundation at the Taylor Institution, p. 53 ; Diderot, Denis & Levayer, Paul-Édouard, éd. (1995).
  11. ↑Rex, Walter E. (1990). Sens et fonction de l'utopie tahitienne dans l'œuvre politique de Diderot by Bernard Papin, compte rendu, The French Review, Vol. 63, No. 3, p. 547 ; Jimack, Peter (1988), p. 58 ; Diderot, Denis & Levayer, Paul-Édouard, éd. (1995).
  12. ↑Jimack, Peter (1988), p. 32, 60-61; Diderot, Denis & Levayer, Paul-Édouard, éd. (1995).
  13. ↑Chinard, Gilbert (1934). L’Amérique et le rêve exotique dans la littérature française au XVIIe et au XVIIIe siècle, Paris : Librairie E. Droz, p. 385 ; Diderot, Denis & Levayer, Paul-Édouard, éd. (1995).
  14. ↑Duchet, Michèle (1971), p. 450.
  15. ↑Jimack, Peter (1988), p. 32 ; Diderot, Denis & Levayer, Paul-Édouard, éd. (1995).
  16. ↑Duchet, Michèle (1971), p.217 ;
    Jimack, Peter (1988), p. 27-28.
  17. ↑Boulanger, Jany (2004). Syllabus : Le mythe du bon sauvage, http://www.cvm.qc.ca/encephi/Syllabus/Litterature/18e/bonsauvage.htm, accédé 16 février 2010.
  18. ↑Jimack, Peter (1988), p. 27-28;
    Papin, Bernard (1988), p. 53.
  19. ↑Duchet, Michèle (1971), p. 217 ;
    Jimack, Peter (1988), p. 33 ;
    Diderot, Denis & Levayer, Paul-Édouard, éd. (1995).
  20. ↑Français au Bac – "Bon sauvage" au XVIème et XVIIIème siècle, (2009), http://rabac.com/demo/ELLIT/Articles/L091-100.htm#bon%20sauvage%2016%2018, accédé 16 février 2010 ;
    Duchet, Michèle (1961), p. 177 ;
    Jimack, Peter (1988), p.34, 64 ;
    Bonnet, Jean-Claude (1984), p. 79, 315 ;
    Diderot, Denis & Levayer, Paul-Édouard, éd. (1995).
  21. ↑Duchet, Michèle (1961), p. 181 ;
    Jimack, Peter (1988), p. 27-28, 34, 64 ;
    Bonnet, Jean-Claude (1984), p.112, 131 ;
    Thomas, Jean (1932), p.93.
  22. ↑Bonnet, Jean-Claude (1984), p.108, 112 ;
    Thomas, Jean (1932), p.107.
  23. ↑Bonnet, Jean-Claude (1984), p.138 ;
    Diderot, Denis & Levayer, Paul-Édouard, éd. (1995).
  24. ↑Jimack, Peter (1988), p.64 ;
    Diderot, Denis & Levayer, Paul-Édouard, éd. (1995).
  25. ↑Duchet, Michèle (1961), p.177 ;
    Boas, George, Gilbert Chinard, Ronald S. Crane & Arthur O. Lovejoy, Éds. (1935), A Documentary History of Primitivism and Related Ideas, London: Humphrey Milford, Baltimore: The Johns Hopkins Press.
  26. ↑Français au Bac – "Bon sauvage" au XVIème et XVIIIème siècle, (2009), http://rabac.com/demo/ELLIT/Articles/L091-100.htm#bon%20sauvage%2016%2018, accédé 16 février 2010 ;
    Diderot et le mythe du bon sauvage, (2008), http://rabac.com/demo/ELLIT/Dossiers/Diderot.htm, accédé 16 février 2010 ;
    Bonnet, Jean-Claude (1984), p.112.
  27. ↑Chinard, Gilbert (1934), p. 385 ;
    Diderot, Denis & Levayer, Paul-Édouard, éd. (1995).
  28. ↑Jimack, Peter (1988), p.34 ;
    Diderot, Denis & Levayer, Paul-Édouard, éd. (1995).
  29. ↑Supplément au Voyage de Bougainville par Denis Diderot (2010), http://www.bibliomonde.com/livre/supplement-voyage-bougainville-5048.html, accédé 16 février 2010 ;
    Bonnet, Jean-Claude (1984), p.139;
    Jimack, Peter (1988), p. 63 ;
    Thomas, Jean (1932), p.93, 107 ;
    Diderot, Denis & Levayer, Paul-Édouard, éd. (1995).
  30. ↑Duchet, Michèle (1961), p. 184 ;
    Jimack, Peter (1988), p.70, 73 ;
    Thomas, Jean (1932), p.107 ;
    Diderot, Denis & Levayer, Paul-Édouard, éd. (1995).
  31. ↑Plaisant-Soler, Estelle (2006). Les enjeux philosophiques du débat sur le mythe du bon sauvage, La Page des lettres, http://www.lettres.ac-versailles.fr/spip.php?article729#sommaire_2, accédé 16 février 2010.
  32. ↑Duvernay-Bolens Jacqueline (1998), p.159 ;
    Duchet, Michèle (1961), p. 181 ;
    Jimack, Peter (1988), p. 33, 63 ;
    Diderot, Denis & Levayer, Paul-Édouard, éd. (1995).
  33. ↑Duchet, Michèle (1961), p. 177, 186 ;
    Diderot, Denis & Levayer, Paul-Édouard, éd. (1995).
  34. ↑Pocock, David (1972). Anthropologie et histoire au siècle des lumières. Buffon, Voltaire, Rousseau, Helvétius, Diderot by Michèle Duchet, compte rendu, Man, New Series, Vol. 7, No. 3, p. 495.

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Espagnols face à des Sauvages « nus » et « innocents » prêts à partager leurs richesses et à devenir chrétiens. Gravure du XVIème siècle.
  1. ↑(pt) Pero Vaz de Caminha, Carta de Pero Vaz de Caminha, Île de Vera Cruz, Porto Seguro, Brésil, (lire en ligne)
  2. a et b(pt) Bueno, Eduardo, A viagem do descobrimento: a verdadeira história da expedição de Cabral. Rio de Janeiro: Objetiva, 1998. (ISBN 978-85-7302-202-5) (pt), Rio de Janeiro, Objetiva, (ISBN 978-85-7302-202-5)
  3. ↑Rousseau, Lettre à C. de Beaumont, La Pléiade, , p. 935 à 937

La Hontan, Dialogues de M. le baron de Lahontan et d’un sauvage dans l’Amérique, 1703

III. — DU BONHEUR.
La Hontan. — II me semble, mon cher ami, que tu ne viendrais pas de si bonne heure chez moi, si tu n'avais envie de discuter encore. Pour moi, je te déclare que je ne veux plus entrer en matière avec toi, puisque tu n'es pas capable de concevoir mes raisonnements ; tu es si fort prévenu en faveur de ta nation, si fort préoccupé de tes manières sauvages et si peu porté à examiner les nôtres comme il faut que je ne daignerais plus me tuer le corps et l'âme pour te faire connaître l'ignorance et la misère dans lesquelles on voit que les Hurons ont toujours vécu. Je suis ton ami, tu le sais ; ainsi je n’ai d'autre intérêt que celui de te montrer le bonheur des Français, afin que tu vives comme eux aussi bien que le reste de ta nation. Je t'ai dit vingt fois que tu t'attaches à considérer la vie de quelques méchants Français pour mesurer tous les autres à leur aune ; je t'ai fait voir qu'on les châtiait ; tu ne te paies pas de ces raisons -là, tu t'obstines par des réponses injurieuses à me dire que nous sommes rien moins que des hommes. Au bout du compte, je suis las d'entendre des pauvretés de la bouche d'un homme que tous les Français regardent comme un très habile personnage. Les gens de ta nation t'adorent tant par ton esprit que par ton expérience et ta valeur. Tu es chef de guerre et chef de conseil et, sans te flatter, je n'ai guère vu de gens au monde plus vifs et plus pénétrants que tu l'es. Ce qui fait que je te plains de tout mon cœur de ne vouloir pas te défaire de tes préjugés.
Adario. — Tu as tort, mon cher frère, en tout ce que tu dis, car je ne me suis formé aucune fausse idée de votre religion ni de vos lois. L'exemple de tous les Français en général m'engagera toute ma vie à considérer toutes leurs actions comme indignes de l'homme. Ainsi mes idées sont justes, mes préjugés sont bien fondés, je suis prêt à prouver ce que j'avance. Nous avons parlé de religion et de lois ; je ne t'ai répondu que le quart de ce que je pensais sur toutes les raisons que tu m'as alléguées. Tu blâmes notre manière de vivre, les Français en général nous prennent pour des bêtes, les Jésuites nous traitent d'impies, de fous, d'ignorants et de vagabonds, et nous vous regardons tous sur le même pied. Avec cette différence que nous nous contentons de vous plaindre sans vous dire des injures.
Ecoute, mon cher frère, je te parle sans passion : plus je réfléchis à la vie des Européens et moins je trouve de bonheur et de sagesse parmi eux. Il y a six ans que je ne sais que penser à leur état. Mais je ne trouve rien dans leurs actions qui ne soit au-dessous de l'homme et je regarde comme impossible que cela puisse être autrement, à moins que vous ne veuillez vous réduire à vivre sans le tien et le mien comme nous faisons. Je dis donc que ce que vous appelez argent est le démon des démons, le tyran des Français, la source des maux, la perte des âmes et le sépulcre des vivants. Vouloir vivre dans les pays de l'argent, et conserver son âme, c'est vouloir se jeter au fond du lac pour conserver sa vie ; or ni l'un ni l'autre ne se peuvent. Cet argent est le père de la luxure, de l'impudicité, de l'artifice, de l'intrigue, du mensonge, de la trahison, de la mauvaise foi et généralement de tous les maux qui sont au monde. Le père vend ses enfants, les maris vendent leurs femmes, les femmes trahissent leurs maris, les frères se tuent, les amis se trahissent et tout pour l'argent. Dis-moi, je te prie, si nous avons tort après cela de ne vouloir point manier ni même voir ce maudit argent.
La Hontan. — Quoi ! sera-t-il possible que tu raisonnes toujours si sottement ? Au moins, écoute une fois de ta vie avec attention ce que j'ai envie de te dire. Ne vois-tu pas bien, mon ami, que les nations de l'Europe ne pourraient pas vivre sans l'or et l'argent ou quelque autre chose précieuse ? Déjà les gentilshommes, les prêtres, les marchands et mille autres sortes de gens qui n'ont pas la force de travailler la terre mourraient de faim. Comment nos rois seraient-ils rois ? Quels soldats auraient-ils ? Qui est celui qui voudrait travailler pour eux ni pour qui que ce soit ? Quel est celui qui se risquerait sur la mer ? Quel est celui qui fabriquerait des armes pour d'autres que pour soi ? Crois-moi, nous serions perdus, sans ressource, ce serait un chaos en Europe, une confusion la plus épouvantable qui se puisse imaginer.
Adario. — Vraiment, tu fais là de beaux contes quand tu parles des gentilshommes, des marchands et des prêtres ! Est- ce qu'on en verrait s'il n'y avait ni tien ni mien ? Vous seriez tous égaux comme les Hurons le sont entre eux. Ce ne serait que les trente premières années après le bannissement de l'intérêt qu'on verrait une étrange désolation, car ceux qui ne sont propres qu'à boire, manger, dormir et se divertir mourraient en langueur, mais leurs descendants vivraient comme nous.
Nous avons assez parlé des qualités qui doivent composer l'homme intérieurement, comme sont la sagesse, la raison, l'équité, etc., qui se trouvent chez les Hurons. Je t'ai fait voir que l'intérêt les détruit toutes chez vous, que cet obstacle ne permet pas à celui qui connaît cet intérêt d'être homme raisonnable. Mais voyons ce que l'homme doit être extérieurement. Premièrement, il doit savoir marcher, chasser, pêcher, tirer un coup de flèche ou de fusil, savoir conduire un canot, savoir faire la guerre, connaître les bois, être infatigable, vivre de peu dans l'occasion, construire des cabanes et des canots, faire, en un mot, tout ce qu'un Huron fait. Voilà ce que j'appelle un homme. Car, dis-moi, je te prie, combien de millions de gens y a-t-il en Europe qui, s'ils étaient trente lieues dans les forêts, avec un fusil ou des flèches, ne pourraient ni chasser de quoi se nourrir ni même trouver le chemin d'en sortir. Tu vois que nous traversons cent lieues de bois sans nous égarer, que nous tuons les oiseaux et les animaux à coups de flèches, que nous prenons du poisson partout où il s'en trouve, que nous suivons les hommes et les bêtes fauves à la piste dans les prairies et les bois, l'été comme l'hiver, que nous vivons de racines quand nous sommes aux portes des Iroquois, que nous savons manier la hache et le couteau pour faire mille ouvrages nous-mêmes. Car, si nous faisons toutes ces choses, pourquoi ne les feriez-vous pas comme nous ? N'êtes-vous pas aussi grands, aussi forts et aussi robustes ? Vos artisans ne travaillent-ils pas à des ouvrages incomparablement plus difficiles et plus rudes que les nôtres ? Vous vivriez tous de cette manière-là, vous seriez tous aussi grands maîtres les uns que les autres. Votre richesse serait, comme la nôtre, d'acquérir de la gloire dans le métier de la guerre : plus on prendrait d'esclaves, moins on travaillerait ; en un mot, vous seriez aussi heureux que nous.
La Hontan. — Appelles-tu heureux d'être obligé de gîter sous une misérable cabane d'écorce, de dormir sur quatre mauvaises couvertures de castors, de ne manger que du rôti et du bouilli, d'être vêtu de peaux, d'aller à la chasse des castors dans la plus rude saison de l'année ; de faire trois cents lieues à pied dans des bois épais, abattus et inaccessibles , pour chercher les Iroquois ; aller dans de petits canots se risquer à périr chaque jour dans vos grands lacs quand vous voyagez ; coucher sur la dure à la belle étoile lors que vous approchez des villages de vos ennemis ; être contraints le plus souvent de courir sans boire ni manger, nuit et jour, à toute jambe, l'un deçà, l'autre delà, quand ils vous poursuivent ; d'être réduits à la dernière des misères si par amitié et par commisération les coureurs de bois n'avaient la charité de vous porter des fusils, de la poudre, du plomb, du fil à faire les filets, des haches, des couteaux, des aiguilles, des alênes, des hameçons, des chaudières et plusieurs autres marchandises.
Adario. — Tout beau, n'allons pas si vite, le jour est long, nous pouvons parler à loisir, l'un après l'autre. Tu trouves, à ce que je vois, toutes ces choses bien dures. Il est vrai qu'elles le seraient extrêmement pour ces Français qui ne vivent, comme les bêtes, que pour boire et manger, qui n'ont été élevés que dans la mollesse. Mais dis-moi, je t'en conjure, quelle différence il y a de coucher sous une bonne cabane ou sous un palais ; de dormir sur des peaux de castors ou sur des matelas entre deux draps ; de manger du rôti et du bouilli ou de sales pâtés et ragoûts, apprêtés par des marmitons crasseux. En sommes- nous plus malades ou plus incommodés que les Français qui ont ces palais, ces lits et ces cuisiniers ? Eh ! combien y en a-t-il parmi vous qui couchent sur la paille, sous des toits ou des greniers que la pluie traverse de toutes parts et qui ont de la peine à trouver du pain et de l'eau. J'ai été en France, j'en parle pour l'avoir vu. Tu critiques nos habits de peaux sans raison, car ils sont plus chauds et résistent mieux à la pluie que vos draps, outre qu'ils ne sont pas si ridiculement faits que les vôtres, auxquels on emploie, soit aux poches, ou aux côtés, autant d'étoffes qu'au corps de l'habit. Revenons à la chasse du castor durant l'hiver, que tu regardes comme une chose affreuse, pendant que nous y trouvons toute sorte de plaisirs et les commodités d'avoir toutes sortes de marchandises pour leurs peaux. Déjà nos esclaves ont la plus grande peine (si tant qu'il y en ait) ; tu sais que la chasse est le plus agréable divertissement que nous ayons : celle de ces animaux étant tout à fait plaisante, nous l'estimons aussi plus que tout autre. Nous faisons, dis-tu, une guerre pénible ; j'avoue que les Français y périraient, parce qu'ils ne sont pas accoutumés à faire de si grands voyages à pied, mais ces marches ne nous fatiguent nullement. Il serait à souhaiter pour le bien du Canada que vous eussiez nos talents : les Iroquois ne vous égorgeraient pas comme ils font tous les jours, au milieu de vos habitations. Tu trouves aussi que le risque de nos petits canots dans nos voyages est une suite de nos misères : il est vrai que nous ne pouvons pas quelquefois nous dispenser d'aller en canot, puisque nous n'avons pas l'industrie de bâtir des vaisseaux ; mais ces grands vaisseaux que vous faites ne périssent pas moins que nos canots. Tu nous reproches encore que nous couchons sur la dure à la belle étoile quand nous sommes au pied des villages des Iroquois; j'en conviens, mais aussi je sais bien que les soldats en France ne sont pas si commodément que les tiens ici et qu'ils sont bien contraints de se gîter dans les marais et dans les fossés à la pluie et au vent. Nous nous enfuyons, ajoutes-tu, à toute jambe ; il n'y a rien de si naturel, quand le nombre des ennemis est triple, que de s'enfuir ; à la vérité, la fatigue de courir nuit et jour, sans manger, est terrible, mais il vaut mieux prendre ce parti que d'être esclave. Je crois que ces extrémités seraient horribles pour des Européens, mais elles ne sont quasi rien à notre égard. Tu finis en concluant que les Français nous tirent de la misère par la pitié qu'ils ont de nous. Et comment faisaient nos pères, il y a cent ans ? en vivaient-ils moins sans leurs marchandises ? Au lieu de fusils, de poudre et de plomb, ils se servaient de l'arc et des flèches comme nous faisons encore. Ils faisaient des rets avec du fil d'écorce d'arbre, ils se servaient de haches de pierre, ils faisaient des couteaux, des aiguilles,, des alênes, etc., avec des os de cerf ou d'élan ; au lieu de chaudière, on prenait des pots de terre. Si nos pères se sont passés de toutes ces marchandises tant de siècles, je crois que nous pourrions bien nous en passer plus facilement que les Français ne se passeraient de nos castors, en échange desquels, par bonne amitié, ils nous donnent des fusils qui estropient, en crevant, plusieurs guerriers, des haches qui cassent en taillant un arbrisseau, des couteaux qui s'émoussent en coupant une citrouille, du fil à moitié pourri et de si méchante qualité que nos filets sont plus tôt usés qu'achevés, des chaudières si minces que la seule pesanteur de l'eau en fait sauter le fond. Voilà, mon frère, ce que j'ai à te répondre sur les misères des Hurons.
La Hontan. — Eh bien, tu veux donc que je crois les Hurons insensibles à leurs peines et à leurs travaux et qu'ayant été élevés dans la pauvreté et les souffrances ils les envisagent d'un autre oeil que nous ? Cela est bon pour ceux qui ne sont jamais sortis de leur pays, qui ne connaissent point de meilleure vie que la leur et qui, n'ayant jamais été dans nos villes, s'imaginent que nous vivons comme eux ; mais pour toi qui a été en France, à Québec et dans la Nouvelle-Angleterre, il me semble que ton goût et ton discernement sont bien sauvages pour ne pas trouver l'état des Européens préférable à celui des Hurons. Y a-t-il de vie plus agréable et plus délicieuse au monde que celle d'un nombre infini de gens riches à qui rien ne manque ? Ils ont de beaux carrosses, de belles maisons ornées de tapisseries et de tableaux magnifiques, de beaux jardins où se cueillent toutes sortes de fruits, des parcs où se trouvent toutes sortes d'animaux, des chevaux et des chiens pour chasser, de l'argent pour faire grosse chère, pour aller aux comédies et aux jeux, pour marier richement leurs enfants ; ces gens sont adorés de leurs dépendants. N'as-tu pas vu nos princes, nos ducs, nos maréchaux de France, nos prélats et un million de gens de toutes sortes d'états qui vivent comme des rois, à qui rien ne manque et qui ne se souviennent d'avoir vécu que quand il faut mourir ?
Adario. — Si je n'étais pas si informé que je le suis de tout ce qui se passe en France et que mon voyage à Paris ne m'eût pas donné tant de connaissances et de lumières, je pourrais me laisser aveugler par ces apparences extérieures de félicité que tu me représente s ; mais ce prince, ce duc, ce maréchal, et ce prélat, qui sont les premiers que tu me cites, ne sont rien moins qu'heureux à l'égard des Hurons, qui ne connaissent d'autre félicité que la tranquillité d'âme et la liberté. Or ces grands seigneurs se haïssent intérieurement les uns les autres, ils perdent le sommeil, le boire et le manger pour faire leur cour au roi, pour faire des pièces à leurs ennemis ; ils se font des violences si fort contre nature pour feindre, déguiser et souffrir, que la douleur que l'âme en ressent surpasse l'imagination. N'est-ce rien, à ton avis, mon cher frère, que d'avoir cinquante serpents dans le cœur ? Ne vaudrait- il pas mieux jeter carrosses, dorures, palais dans la rivière que d'endurer toute sa vie tant de martyres ? Sur ce pied-là, j'aimerais mieux, si j'étais à leur place, être Huron avec le corps nu et l'âme tranquille. Le corps est le logement de l'âme : qu'importé que ce corps soit doré, étendu dans un carrosse, assis à une table, si cette âme le tourmente, l'afflige et le désole ? Ces grands seigneurs, dis-je, sont exposés à la disgrâce du roi, à la médisance de mille sortes de personnes, à la perte de leurs charges, au mépris de leurs semblables ; en un mot, leur vie molle est traversée par l'ambition, l'orgueil, la présomption et l'envie. Ils sont esclaves de leurs passions et de leur roi, qui est l'unique Français heureux, par rapport à cette adorable liberté dont il jouit tout seul. Tu vois que nous sommes un millier d'hommes dans notre village, que nous nous aimons comme frères ; que ce qui est à l'un est au service de l'autre ; que les chefs de guerre, de nation et de conseil n'ont pas plus de pouvoir que les autres Hurons ; qu'on n'a jamais vu de querelles ni de médisance parmi nous ; qu'enfin chacun est maître de soi-même et fait tout ce qu'il veut sans rendre compte à personne et sans qu'on y trouve à redire. Voilà, mon frère, la différence qu'il y a de nous à ces princes, à ces ducs, etc., laissant à part tous ceux qui, étant au-dessous d'eux, doivent, par conséquent, avoir plus de peines, de chagrin et d'embarras.
La Hontan. — II faut que tu croies, mon cher ami, que comme les Hurons sont élevés dans la fatigue et dans la misère, ces grands seigneurs le sont de même dans le trouble, dans l'ambition et ils ne vivraient pas sans cela ; et comme le bonheur ne consiste que dans l'imagination, ils se nourrissent de vanité. Chacun d'eux s'estime dans le coeur autant que le roi. La tranquillité d'âme des Hurons n'a jamais voulu passer en France, de peur qu'on ne l'enfermât aux Petites Maisons. Etre tranquille, en France, c'est être fou, c'est être insensible, indolent. Il faut toujours avoir quelque chose à souhaiter pour être heureux ; un homme qui saurait se borner serait Huron. Or, personne ne le veut être : la vie serait ennuyeuse si l'esprit ne nous portait à désirer à tout moment quelque chose de plus que ce que nous possédons, et c'est ce qui fait le bonheur de la vie, pourvu que ce soit par des voies légitimes.
Adario. — Quoi ! n'est-ce pas plutôt mourir en vivant que de tourmenter son esprit à toute heure pour acquérir des biens ou des honneurs, qui nous dégoûtent dès que n ou s en jouissons ? d'affaiblir son corps et d'exposer sa vie pour former des entreprises qui échouent le plus souvent ? Et puis tu viendras me dire que ces grands seigneurs sont élevés dans l'ambition et le trouble comme nous dans le travail et la fatigue. Belle comparaison pour un homme qui sait lire et écrire ! Dis-moi, je te prie, ne faut-il pas, pour se bien porter, que le corps travaille et que l'esprit se repose ? au contraire, pour détruire sa santé, que le corps se repose et que l'esprit agisse ? Qu'avons-nous au monde de plus cher que la vie ? Pourquoi n'en pas profiter ? Les Français détruisent leur santé par mille causes différentes, et nous conservons la nôtre jusqu'à ce que nos corps soient usés, parce que nos âmes, exemptes de passions, ne peuvent altérer ni troubler nos corps. Mais enfin les Français hâtent le moment de leur mort par des voies légitimes : voilà ta conclusion ; elle est belle, assurément, et digne de remarque ! Crois-moi, mon cher frère, songe à te faire Huron pour vivre longtemps. Tu boiras, tu mangeras, tu dormiras et tu chasseras en repos ; tu seras délivré des passions qui tyrannisent les Français ; tu n'auras que faire d'or ni d'argent pour être heureux ; tu ne craindras ni voleurs ni assassins ni faux témoins ; et si tu veux devenu- le roi de tout le monde, tu n'auras qu'à t'imaginer de l'être et tu le seras.
La Hontan. — Ecoute, il faudrait pour cela que j'eusse commis en France de si grands crimes qu'il ne me fût permis d'y revenir que pour y être brûlé, car, après tout, je ne vois point de métamorphose plus extravagant e à un Français que celle de Huron. Est-ce que je pourrais résister aux fatigues dont nous avons parlé ? Aurais-je la patience d'entendre les sots raisonnements de vos vieillards et de vos jeunes gens, comme vous faites, sans les contredire ? Pourrais-je vivre de bouillons, de pain, de blé d'Inde, de rôti et bouilli sans poivre ni sel ? Pourrais-je me colorer le visage de vingt sortes de couleurs comme un fou ? Ne boire que de l'eau d'érable ? Aller tout nu durant l'été, me servir de vaisselle de bois ? M'accommoderais-je de vos repas continuels où trois ou quatre cents personnes se trouvent pour y danser deux heures devant et après ? Vivrais-je avec des gens sans civilité qui, pour tout compliment, ne savent qu'un je t'honore ? Non, mon cher Adario, il est impossible qu'un Français puisse être Huron, au lieu que le Huron se peut aisément faire Français.
Adario. — A ce compte-là, tu préfères l'esclavage à la liberté ; je n'en suis pas surpris après toutes les choses que tu m'a soutenues. Mais si, par hasard, tu rentrais en toi-même et que tu ne fusses pas si prévenu en faveur des mœurs et des manières des Français, je ne vois pas que les difficultés dont tu viens de faire mention fussent capables de t'empêcher de vivre comme nous. Quelle peine trouves-tu d'approuver les contes des vieilles gens comme des jeunes ? N'as-tu pas la même contrainte quand les Jésuites et les gens qui sont au-dessus de toi disent des extravagances ? Pourquoi ne vivrais-tu pas de bouillons de toutes sortes de bonnes viandes ? Le perdrix, poulets d'Inde, lièvres, canards, chevreuils ne sont-ils pas bons, rôtis et bouillis ? A quoi servent le poivre, le sel et mille autres épiceries si ce n'est à ruiner la santé ? Au bout de quinze jours, tu ne songerais plus à ces drogues. Quel mal te feraient les couleurs sur le visage ? Tu te mets bien de la poudre et de l'essence aux cheveux et même sur les habits ? N'ai-je pas vu des Français qui portent des moustaches, comme les chats, toutes couvertes de cire ? Pour la boisson d'eau d'érable, elle est douce, salutaire, de bon goût et fortifie la poitrine ; je t'en ai vu boire plus de quatre fois. Au lieu que le vin et l'eau-de-vie détruisent la chaleur naturelle, affaiblissent l'estomac, brûlent le sang, enivrent et causent mille désordres. Quelle peine aurais-tu d'aller nu pendant qu'il fait chaud ? Au moins tu vois que nous ne le sommes pas tant que nous n'ayons le devant et le derrière couverts II vaut bien mieux aller nu que de suer continuellement sous le fardeau de tant de vêtements les uns sur les autres. Quel embarras trouves-tu encore de manger, chanter et danser en bonne compagnie ? Cela ne vaut-il pas mieux que d'être seul à table ou avec des gens qu'on n'a jamais ni vus ni connus ? Il ne resterait donc plus qu'à vivre sans compliments avec des gens incivils. C'est une peine qui te paraît assez grande, qui cependant ne l'est point. Dis-moi, la civilité ne se réduit-; elle pas à la bienséance et à l'affabilité ? Qu'est-ce que la bienséance ? N'est-ce pas une gêne perpétuelle et une affectation fatigante dans ses paroles, dans ses habits et dans sa contenance ? Pourquoi donc aimer ce qui embarrasse ? Qu'est-ce que l'affabilité ? N'est-ce pas assurer les gens de notre bonne volonté à leur rendre service par des caresses et d'autres signes extérieurs, comme quand vous dites à tout moment. Monsieur, je suis votre serviteur, vous pouvez disposer de moi ? A quoi toutes ces paroles aboutissent-elles ? Pourquoi mentir à tout propos et dire le contraire de ce qu'on pense ? Ne te semble-t-il pas mieux de parler comme ceci : Te voilà donc, sois le bienvenu, car je t'honore ? N'est-ce pas une grimace effroyable que de plier dix fois son corps, baisser la main jusqu'à terre, de dire à tous moments Je vous demande pardon à vos princes, à vos ducs et autres dont nous venons de parler ? Sache, mon frère, que ces seules soumissions m e dégoûteraient entièrement de vivre à l'européenne, et puis tu me viendras dire qu'un Huron se ferait aisément Français ! Il trouverait bien d'autres difficultés que celles que tu viens de dire. Car supposons que dès demain je me fisse Français, il faudrait commencer par être chrétien, c'est un point dont nous parlâmes assez il y a trois jours. II faudrait me faire faire la barbe tous les trois jours, car, apparemment, dès que je serais Français, je deviendrais velu et barbu comme une bête ; cette seule incommodité me paraît rude. N'est-il pas plus avantageux de n'avoir jamais de barbe ni de poil au corps ? As-tu vu jamais de sauvage qui en ait eu? Pourrais-je m'accoutumer à passer deux heures à m'habiller, à m'accommoder, à mettre un habit bleu, des bas rouges, un chapeau noir, un plumet blanc et des rubans verts ? Je me regarderais moi-même comme un fou. Et comment pourrais-je chanter dans les rues, danser devant les miroirs, jeter ma perruque tantôt devant, tantôt derrière ? Et comment me réduirais-je à faire des révérences et des prosternations à de superbes fous, en qui je ne connaîtrais d'autre mérite que celui de leur naissance et de leur fortune ? Comment verrais-je languir les nécessiteux sans leur donner tout ce qui est à moi ? Comment porterais-je l'épée sans exterminer un tas de scélérats qui jettent aux galères mille pauvres étrangers, les Algériens, Salteins, Tripolins, Turcs qu'on prend sur leurs côtes et qu'on vient vendre à Marseille pour les galères, qui, n'ayant jamais fait de mal à personne, sont enlevés impitoyablement de leur pays natal pour maudire, mille fois le jour, dans les chaînes, père et mère, vie, naissance, l'univers et le grand Esprit. Ainsi languissent les Iroquois qu'on y envoya il y a deux ans. Me serait-il possible de faire ni dire du mal de mes amis, de caresser mes ennemis, de m'enivrer par compagnie, de mépriser et bafouer les malheureux, d'honorer les méchants et de traiter avec eux ; de me réjouir du mal d'autrui, de louer un homme de sa méchanceté, d'imiter les envieux, les traîtres, les flatteurs, les inconstants, les menteurs, les orgueilleux, les avares, les intéressés, les rapporteurs et les gens à double intention ? Aurais-je l'indiscrétion de me vanter de ce que j'aurais fait et de ce que je n'aurais pas fait ? Aurais-je la bassesse de ramper comme une couleuvre aux pieds d'un seigneur, qui se fait nier par ses valets ? Et comment pourrais-je ne pas me rebuter de ses refus ? Non, mon cher frère, je ne saurais être Français; j'aime bien mieux être ce que je suis que de passer ma vie dans ces chaînes. Est-il possible que notre liberté ne t'enchante pas ! Peut-on vivre d'une manière plus aisée que la nôtre ? Quand tu viens pour me voir dans ma cabane, ma femme et mes filles ne te laissent- elle s pas seul avec moi pour ne pas interrompre nos conversations ? De même, quand tu viens voir ma femme ou mes filles, ne te laisse- t-on pas seul avec celle des deux que tu viens visiter ? N'es-tu pas le maître, en quelque cabane du village où tu puisses aller, de demander à manger de tout ce que tu sais y avoir de meilleur ? Y a-t-il des Hurons qui aient jamais refusé à quelque autre sa chasse ou sa pêche, ou toute ou en partie ? Ne cotisons nous pas entre toute la nation les castors de nos chasses pour suppléer à ceux qui n'en ont pu prendre suffisamment pour acheter les marchandises dont ils ont besoin ? N'en usons-nous pas de même de nos blés d'Inde envers ceux dont les champs n'ont su rapporter des moissons suffisantes pour la nourriture de leurs familles ? Si quelqu'un d'entre nous veut faire un canot ou une nouvelle cabane, chacun n'envoie-t-il pas ses esclaves pour y travailler sans en être prié ? Cette vie-là est bien différente de celle des Européens, qui feraient un procès pour un boeuf ou pour un cheval à leurs plus proches parents. Si un fils demande à son père ou le père à son fils de l'argent, il dit qu'il n'en a point ; si deux Français qui se connaissent depuis vingt ans, qui boivent et qui mangent tous les jours ensemble, s'en demandent aussi l'un à l'autre, ils disent qu'ils n'en ont point. Si de pauvres misérables, qui vont tous nus, décharnés dans les rues, mourant de faim et de misère, mendient une obole à des riches, ils leur répondent qu'ils n'en ont point. Après cela, comment avez-vous la présomption de prétendre avoir un libre accès dans le pays du grand Esprit ? Y a-t-il un seul homme au monde qui ne connaisse que le mal est contre nature et qu'il n'a pas été créé pour le faire ? Quelle espérance peut avoir un chrétien à sa mort, qui n'a jamais fait de bien en sa vie ? Il faudrait qu'il crût que l'âme meurt avec le corps. Mais je ne crois pas qu'il se trouve des gens de cette opinion. Or, si elle est immortelle, comme vous le croyez et que vous ne vous trompiez pas dans l'opinion que vous avez de l'enfer et des péchés qui conduisent ceux qui les commettent en ce pays-là, vos âmes ne se chaufferont pas mal.
La Hontan. — Ecoute, Adario, je crois qu'il est inutile que nous raisonnions davantage : je vois que tes raisons n'ont rien de solide. Je t'ai dit cent fois que l'exemple de quelques méchantes gens ne concluait rien. Tu t'imagines qu'il n'y a point d'Européen qui n'ait quelque vice particulier caché ou connu; j'aurais beau te prêcher le contraire d'ici à demain, ce serait en vain, car tu ne mets aucune différence de l'homme d'honneur au scélérat. J'aurais beau te parler dix ans de suite, tu ne démordrais jamais de la mauvaise opinion que tu t'es formée et des faux préjugés touchant notre religion, nos lois et nos manières. Je voudrais qu'il m'eût coûté cent castors que tu susses aussi bien lire et écrire qu'un Français, je suis persuadé que tu n'insisterais plus à mépriser si vilainement l'heureuse condition des Européens. Nous avons vu en France des Chinois et des Siamois qui sont des gens du bout du monde, qui sont en toutes choses plus opposés à nos manières que les Hurons et qui cependant ne se pouvaient lasser d'admirer notre manière de vivre. Pour moi, je t'avoue que je ne conçois rien à ton obstination.
Adario. — Tous ces gens-là ont l'esprit aussi mal tourné que le corps. J'ai vu certains ambassadeurs de ces nations dont tu parles. Les Jésuites de Paris me racontèrent quelque histoire de leur pays. Ils ont le tien et le mien entre eux, comme les Français ; ils connaissent l'argent aussi bien que les Français ; et, comme ils sont plus brutaux et plus intéressés que les Français, il ne faut pas trouver étrange qu'ils aient approuvé les manières des gens qui, les traitant avec toute sorte d'amitié, leur faisaient encore des présents à l'envi les uns des autres. Ce n'est pas sur ces gens-là que les Hurons se régleront. Tu ne dois pas t'offenser de tout ce que je t'ai prouvé : je ne méprise point les Européens en leur présence, je me contente de les plaindre. Tu as raison de dire que je ne fais point de différence de ce que nous appelons homme d'honneur à un brigand. J'ai bien peu d'esprit mais il y a assez de temps que je traite avec des Français pour savoir ce qu'ils entendent par ce mot d'homme d'honneur. Ce n'est pas pour le moins un Huron, car un Huron ne connaît point l'argent et sans argent on n'est pas homme d'honneur parmi vous. Il ne me serait pas difficile de faire un homme d'honneur de mon esclave : je n'ai qu'à le mener à Paris et lui fournir cent paquets de castors pour la dépense d'un carrosse et de dix ou douze valets ; il n'aura pas plutôt un habit doré avec tout ce train qu'un chacun le saluera, qu'on l'introduira dans les meilleures tables et dans les plus célèbres compagnies. Il n'aura qu'à donner des repas aux gentilshommes, des présents aux dames, il passera partout pour un homme d'esprit, de mérite et de capacité ; on dira que c'est le roi des Hurons, on publiera partout que son pays est couvert de mines d'or, que c'est le plus puissant prince de l'Amérique ; qu'il est savant, qu'il dit les plus agréables choses du monde en conversation ; qu'il est redouté de tous ses voisins ; enfin, ce sera un homme d'honneur tel que la plupart des laquais le deviennent en France, après qu'ils ont su trouver le moyen d'attraper assez de richesse pour paraître en ce pompeux équipage par mille voies infâmes et détestables. Ah mon cher frère, si je savais lire, je découvrirais de belles choses que je ne sais pas et tu n'en serais pas quitte pour les défauts que j'ai remarqués parmi les Européens ; j'en apprendrais bien d'autres, en gros et en détail ; alors je crois qu'il n'y a point d'état ou de vocation sur lesquels je ne trouvasse bien à mordre. Je crois qu'il vaudrait bien mieux pour les Français qu'ils ne sussent ni lire ni écrire ; je vois tous les jours mille disputes ici entre les coureurs de bois pour les écrits, lesquels n'apportent que des chicanes et des procès. Il ne faut qu'un morceau de papier pour ruiner une famille ; avec une lettre, la femme trahit son mari et trouve le moyen de faire ce qu'elle veut ; la mère vend sa fille, les faussaires trompent qui ils veulent. On écrit tous les jours dans des livres des menteries et des impertinences horribles, et puis, tu voudrais que je susse lire et écrire comme les Français ? Non, mon frère, j'aime mieux vivre sans le savoir que de lire et d'écrire des choses que les Hurons ont en horreur. Nous avons assez de nos hiéroglyphes pour ce qui regarde la chasse et la guerre : tu sais bien que les caractères que nous faisons autour d'un arbre pelé, en certains passages, comprennent tout le succès d'une chasse ou d'un parti de guerre, que tous ceux qui voient ces marques les entendent. Que faut-il davantage ? La communauté de biens des Hurons n'a que faire d'écriture ', il n'y a ni poste ni chevaux dans nos forêts pour envoyer des courriers à Québec, nous faisons la paix et la guerre sans écrits, seulement par des ambassadeurs qui portent Ja parole de la nation. Nos limites sont réglées aussi sans écrits. A l'égard des sciences que vous connaissez, elles nous seraient inutiles. Car pour la géographie, nous ne voulons pas nous embarrasser l'esprit en lisant des livres de voyages qui se contredisent tous et nous ne sommes pas gens à quitter notre pays dont nous connaissons, comme tu sais, jusqu'au moindre petit ruisseau jusqu'à quatre cents lieues à la ronde. L'astronomie ne nous est pas plus avantageuse, car nous comptons les années par lunes et nous disons : j'ai tant d'hivers pour dire tant d'années. La navigation encore moins, car nous n'avons point de vaisseaux. Les fortifications non plus : un fort de simples palissades nous garantit des flèches et des surprises de nos ennemis, à qui l'artillerie est inconnue. En un mot, vivant comme nous vivons, l'écriture ne nous servirait de rien. Ce que je trouve de beau, c'est l'arithmétique. Il faut que je t'avoue que cette science me plaît infiniment, quoique pourtant ceux qui la savent ne laissent pas de faire de grandes tromperies ; aussi je n'aime de toutes les vocations des Français que le commerce, car je le regarde comme la plus légitime et qui nous est la plus nécessaire. Les marchands nous font plaisir ; quelques-uns nous portent quelquefois de bonnes marchandises, il y en a tant de bons et d'équitables qui se contentent de faire un petit gain. Ils risquent beaucoup, ils avancent, ils prêtent, ils attendent ; enfin, je connais bien des négociants qui ont l'âme juste et raisonnable et à qui notre nation est très redevable ; d'autres pareillement qui n'ont pour but que de gagner excessivement sur des marchandises de belle apparence et de peu de rapport comme sur les haches, les chaudières, la poudre, les fusils, etc., que nous n'avons pas le talent de connaître. Cela te fait voir qu'en tous les états des Européens, il y a quelque chose à redire : il est très constant que si le marchand n'a pas le cœur droit et s'il n'a pas assez de vertu pour résister aux tentations diverses auxquelles le négoce l'expose, il viole à tout moment les lois de la justice, de l'équité, de la charité, de la sincérité et de la bonne foi. Ceux-là sont méchants quand ils nous donnent de mauvaises marchandises en échange de nos castors, qui sont des peaux où les aveugles mêmes ne sauraient se tromper en les maniant. C'est assez, mon cher frère, je me retire au village, où je t'attendrai demain après-midi.


Jean-Jacques Rousseau (1754), Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes

Introduction

C'est de l'homme que j'ai à parler, et la question que j'examine m'apprend que je vais parler à des hommes, car on n'en propose point de semblables quand on craint d'honorer la vérité. je défendrai donc avec confiance la cause de l'humanité devant les sages qui m'y invitent, et je ne serai pas mécontent de moi-même si je me rends digne de mon sujet et de mes juges.
Je conçois dans l'espèce humaine deux sortes d'inégalité ; l'une que j'appelle naturelle ou physique, parce qu'elle est établie par la nature, et qui consiste dans la différence des âges, de la santé, des forces du corps, et des qualités de l'esprit, ou de l'âme, l'autre qu'on peut appeler inégalité morale, ou politique, parce qu'elle dépend d'une sorte de convention, et qu'elle est établie, ou du moins autorisée par le consentement des hommes. Celle-ci consiste dans les différents privilèges, dont quelques-uns jouissent, au préjudice des autres, comme d'être plus riches, plus honorés, plus puissants qu'eux, ou même de s'en faire obéir.
On ne peut pas demander quelle est la source de l'inégalité naturelle, parce que la réponse se trouverait énoncée dans la simple définition du mot. On peut encore moins chercher s'il n'y aurait point quelque liaison essentielle entre les deux inégalités ; car ce serait demander, en d'autres termes, si ceux qui commandent valent nécessairement mieux que ceux qui obéissent, et si la force du corps ou de l'esprit, la sagesse ou la vertu, se trouvent toujours dans les mêmes individus, en proportion de la puissance, ou de la richesse : question bonne peut-être à agiter entre des esclaves entendus de leurs maîtres, mais qui ne convient pas à des hommes raisonnables et libres, qui cherchent la vérité.
De quoi s'agit-il donc précisément dans ce Discours ? De marquer dans le progrès des choses le moment où le droit succédant à la violence, la nature fut soumise à la loi ; d'expliquer par quel enchaînement de prodiges le fort put se résoudre à servir le faible, et le peuple à acheter un repos en idée, au prix d'une félicité réelle. Les philosophes qui ont examiné les fondements de la société ont tous senti la nécessité de remonter jusqu'à l'état de nature, mais aucun d'eux n'y est arrivé. Les uns n'ont point balancé à supposer à l'homme dans cet état la notion du juste et de l'injuste, sans se soucier de montrer qu'il dût avoir cette notion, ni même qu'elle lui fût utile. D'autres ont parlé du droit naturel que chacun a de conserver ce qui lui appartient, sans expliquer ce qu'ils entendaient par appartenir ; d'autres donnant d'abord au plus fort l'autorité sur le plus faible, ont aussitôt fait naître le gouvernement, sans songer au temps qui dut s'écouler avant que le sens des mots d'autorité et de gouvernement pût exister parmi les hommes. Enfin tous, parlant sans cesse de besoin, d'avidité, d'oppression, de désirs, et d'orgueil, ont transporté à l'état de nature des idées qu'ils avaient prises dans la société. Ils parlaient de l'homme sauvage, et ils peignaient l'homme civil. Il n'est pas même venu dans l'esprit de la plupart des nôtres de douter que l'état de nature eût existé, tandis qu'il est évident, par la lecture des Livres Sacrés, que le premier homme, ayant reçu immédiatement de Dieu des lumières et des préceptes, n'était point lui-même dans cet état, et qu'en ajoutant aux écrits de Moïse la foi que leur doit tout philosophe chrétien, il faut nier que, même avant le déluge, les hommes se soient jamais trouvés dans le pur état de nature, à moins qu'ils n'y soient retombés par quelque événement extraordinaire. Paradoxe fort embarrassant à défendre, et tout à fait impossible à prouver.
Commençons donc par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la question. Il ne faut pas prendre les recherches, dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet, pour des vérités historiques, mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels ; plus propres à éclaircir la nature des choses, qu'à en montrer la véritable origine, et semblables à ceux que font tous les jours nos physiciens sur la formation du monde. La religion nous ordonne de croire que Dieu lui-même ayant tiré les hommes de l'état de nature, immédiatement après la création, ils sont inégaux parce qu'il a voulu qu'ils le fussent ; mais elle ne nous défend pas de former des conjectures tirées de la seule nature de l'homme et des êtres qui l'environnent, sur ce qu'aurait pu devenir le genre humain, s'il fût resté abandonné à lui-même. Voilà ce qu'on me demande, et ce que je me propose d'examiner dans ce Discours. Mon sujet intéressant l'homme en général, je tâcherai de prendre un langage qui convienne à toutes les nations, ou plutôt, oubliant les temps et les lieux, pour ne songer qu'aux hommes à qui je parle, je me supposerai dans le lycée d'Athènes, répétant les leçons de mes maîtres, ayant les Platons et les Xénocrates pour juges, et le genre humain pour auditeur. O homme, de quelque contrée que tu sois, quelles que soient tes opinions, écoute. Voici ton histoire telle que j'ai cru la lire, non dans les livres de tes semblables qui sont menteurs, mais dans la nature qui ne ment jamais. Tout ce qui sera d'elle sera vrai. Il n'y aura de faux que ce que j'y aurai mêlé du mien sans le vouloir. Les temps dont je vais parler sont bien éloignes. Combien tu as changé de ce que tu étais! C'est pour ainsi dire la vie de ton espèce que je te vais décrire d'après les qualités que tu as reçues, que ton éducation et tes habitudes ont pu dépraver, mais qu'elles n'ont pu détruire. Il y a, je le sens, un âge auquel l'homme individuel voudrait s'arrêter ; tu chercheras l'âge auquel tu désirerais que ton espèce se fût arrêtée. Mécontent de ton état présent, par des raisons qui annoncent à ta postérité malheureuse de plus grands mécontentements encore, peut-être voudrais-tu pouvoir rétrograder ; et ce sentiment doit faire l'éloge de tes premiers aïeux, la critique de tes contemporains, et l'effroi de ceux qui auront le malheur de vivre après toi.

PREMIÈRE PARTIE

Quelque important qu'il soit, pour bien juger de l'état naturel de l'homme, de le considérer dès son origine, et de l'examiner, pour ainsi dire, dans le premier embryon de l'espèce ; je ne suivrai point son organisation à travers ses développements successifs. je ne m'arrêterai pas à rechercher dans le système animal ce qu'il put être au commencement, pour devenir enfin ce qu'il est ; je n'examinerai pas si, comme le pense Aristote, ses ongles allongés ne furent point d'abord des griffes crochues ; s'il n'était point velu comme un ours, et si marchant à quatre pieds (Voir la note 1), ses regards dirigés vers la terre, et bornés à un horizon de quelques pas, ne marquaient point à la fois le caractère, et les limites de ses idées. Je ne pourrais former sur ce sujet que des conjectures vagues, et presque imaginaires. L'anatomie comparée a fait encore trop peu de progrès, les observations des naturalistes sont encore trop incertaines, pour qu'on puisse établir sur des pareils fondements la base d'un raisonnement solide ; ainsi, sans avoir recours aux connaissances surnaturelles que nous avons sur ce point, et sans avoir égard aux changements qui ont dû survenir dans la conformation, tant intérieure qu'extérieure, de l'homme, à mesure qu'il appliquait ses membres à de nouveaux usages, et qu'il se nourrissait de nouveaux aliments, je le supposerai conforme de tous temps, comme je le vois aujourd'hui, marchant à deux pieds, se servant de ses mains comme nous faisons des nôtres, portant ses regards sur toute la nature, et mesurant des yeux la vaste étendue du ciel.
En dépouillant cet être, ainsi constitué, de tous les dons surnaturels qu'il a pu recevoir, et de toutes les facultés artificielles qu'il n'a pu acquérir que par de longs progrès, en le considérant, en un mot, tel qu'il a dû sortir des mains de la nature, je vois un animal moins fort que les uns, moins agile que les autres, mais, à tout prendre, organisé le plus avantageusement de tous. je le vois se rassasiant sous un chêne, se désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même arbre qui lui a fourni son repas, et voilà ses besoins satisfaits. La terre abandonnée à sa fertilité naturelle (Voir la note 2), et couverte de forêts immenses que la cognée ne mutila jamais, offre à chaque pas des magasins et des retraites aux animaux de toute espèce. Les hommes dispersés parmi eux observent, imitent leur industrie, et s'élèvent ainsi jusqu'à l'instinct des bêtes, avec cet avantage que chaque espèce n'a que le sien propre, et que l'homme n'en ayant peut-être aucun qui lui appartienne, se les approprie tous, se nourrit également de la plupart des aliments divers (Voir la note 3) que les autres animaux se partagent, et trouve par conséquent sa subsistance plus aisément que ne peut faire aucun d'eux. Accoutumés dès l'enfance aux intempéries de l'air, et à la rigueur des saisons, exercés à la fatigue, et forcés de défendre nus et sans armes leur vie et leur proie contre les autres bêtes féroces, ou de leur échapper à la course, les hommes se forment un tempérament robuste et presque inaltérable. Les enfants, apportant au monde l'excellente constitution de leurs pères, et la fortifiant par les mêmes exercices qui l'ont produite, acquièrent ainsi toute la vigueur dont l'espèce humaine est capable. La nature en use précisément avec eux comme la loi de Sparte avec les enfants des citoyens ; elle rend forts et robustes ceux qui sont bien constitués et fait périr tous les autres ; différente en cela de nos sociétés, où l'État, en rendant les enfants onéreux aux pères, les tue indistinctement avant leur naissance.
Le corps de l'homme sauvage étant le seul instrument qu'il connaisse, il l'emploie à divers usages, dont, par le défaut d'exercice, les nôtres sont incapables, et c'est notre industrie qui nous ôte la force et l'agilité que la nécessité l'oblige d'acquérir. S'il avait eu une hache, son poignet romprait-il de si fortes branches ? S'il avait eu une fronde, lancerait-il de la main une pierre avec tant de raideur ? S'il avait eu une échelle, grimperait-il si légèrement sur un arbre ? S'il avait eu un cheval, serait-il si vite à la course ? Laissez à l'homme civilisé le temps de rassembler toutes ses machines autour de lui, on ne peut douter qu'il ne surmonte facilement l'homme sauvage ; mais si vous voulez voir un combat plus inégal encore, mettez-les nus et désarmés vis-à-vis l'un de l'autre, et vous reconnaîtrez bientôt quel est l'avantage d'avoir sans cesse toutes ses forces à sa disposition, d'être toujours prêt à tout événement, et de se porter, pour ainsi dire, toujours tout entier avec soi (Voir la note 4).
Hobbes prétend que l'homme est naturellement intrépide, et ne cherche qu'à attaquer, et combattre. Un philosophe illustre pense au contraire, et Cumberland et Pufendorff l'assurent aussi, que rien n'est si timide que l'homme dans l'état de nature, et qu'il est toujours tremblant, et prêt à fuir au moindre bruit qui le frappe, au moindre mouvement qu'il aperçoit. Cela peut être ainsi pour les objets qu'il ne connaît pas, et je ne doute point qu'il ne soit effrayé par tous les nouveaux spectacles qui s'offrent à lui, toutes les fois qu'il ne peut distinguer le bien et le mal physiques qu'il en doit attendre, ni comparer ses forces avec les dangers qu'il a à courir ; circonstances rares dans l'état de nature, où toutes choses marchent d'une manière si uniforme, et où la face de la terre n'est point sujette à ces changements brusques et continuels, qu'y causent les passions et l'inconstance des peuples réunis. Mais l'homme sauvage vivant dispersé parmi les animaux, et se trouvant de bonne heure dans le cas de se mesurer avec eux, il en fait bientôt la comparaison, et sentant qu'il les surpasse plus en adresse qu'ils ne le surpassent en force, il apprend à ne les plus craindre. Mettez un ours, ou un loup aux prises avec un sauvage robuste ; agile, courageux comme ils sont tous, armé de pierres, et d'un bon bâton, et vous verrez que le péril sera tout au moins réciproque, et qu'après plusieurs expériences pareilles, les bêtes féroces, qui n'aiment point à s'attaquer l'une à l'autre, s'attaqueront peu volontiers à l'homme, qu'elles auront trouvé tout aussi féroce qu'elles. A l'égard des animaux qui ont réellement plus de force qu'il n'a d'adresse, il est vis-à-vis d'eux dans le cas des autres espèces plus faibles, qui ne laissent pas de subsister ; avec cet avantage pour l'homme, que non moins dispos qu'eux à la course, et trouvant sur les arbres un refuge presque assuré, il a partout le prendre et le laisser dans la rencontre, et le choix de la fuite ou du combat. Ajoutons qu'il ne paraît pas qu'aucun animal fasse naturellement la guerre à l'homme, hors le cas de sa propre défense ou d'une extrême faim, ni témoigne contre lui de ces violentes antipathies qui semblent annoncer qu'une espèce est destinée par la nature à servir de pâture à l'autre.
D'autres ennemis plus redoutables, et dont l'homme n'a pas les mêmes moyens de se défendre, sont les infirmités naturelles, l'enfance, la vieillesse, et les maladies de toute espèce ; tristes signes de notre faiblesse, dont les deux premiers sont communs à tous les animaux, et dont le dernier appartient principalement à l'homme vivant en société. J'observe même, au sujet de l'enfance, que la mère, portant partout son enfant avec elle, a beaucoup plus de facilité à le nourrir que n'ont les femelles de plusieurs animaux, qui sont forcées d'aller et venir sans cesse avec beaucoup de fatigue, d'un côté pour chercher leur pâture, et de l'autre pour allaiter ou nourrir leurs petits. Il est vrai que si la femme vient à périr l'enfant risque fort de périr avec elle ; mais ce danger est commun à cent autres espèces, dont les petits ne sont de longtemps en état d'aller chercher eux-mêmes leur nourriture ; et si l'enfance est plus longue parmi nous, la vie étant plus longue aussi, tout est encore à peu près égal en ce point (Voir la note 5), quoiqu'il y ait sur la durée du premier âge, et sur le nombre des petits (Voir la note 6), d'autres règles, qui ne sont pas de mon sujet.
Chez les vieillards, qui agissent et transpirent peu, le besoin d'aliments diminue avec la faculté d'y pourvoir ; et comme la vie sauvage éloigne d'eux la goutte et les rhumatismes, et que la vieillesse est de tous les maux celui que les secours humains peuvent le moins soulager, ils s'éteignent enfin, sans qu'on s'aperçoive qu'ils cessent d'être, et presque sans s'en apercevoir eux-mêmes.
A l'égard des maladies, je ne répéterai point les vaines et fausses déclamations, que font contre la médecine la plupart des gens en santé ; mais je demanderai s'il y a quelque observation solide de laquelle on puisse conclure que dans les pays, où cet art est le plus négligé, la vie moyenne de l'homme soit plus courte que dans ceux où il est cultivé avec le plus de soin ; et comment cela pourrait-il être, si nous nous donnons plus de maux que la médecine ne peut nous fournir de remèdes! L'extrême inégalité dans la manière de vivre, l'excès d'oisiveté dans les uns, l'excès de travail dans les autres, la facilité d'irriter et de satisfaire nos appétits et notre sensualité, les aliments trop recherchés des riches, qui les nourrissent de sucs échauffants et les accablent d'indigestions, la mauvaise nourriture des pauvres, dont ils manquent même le plus souvent, et dont le défaut les porte à surcharger avidement leur estomac dans l'occasion, les veilles, les excès de toute espèce, les transports immodérés de toutes les passions, les fatigues, et l'épuisement d'esprit, les chagrins, et les peines sans nombre qu'on éprouve dans tous les états, et dont les âmes sont perpétuellement rongées. Voilà les funestes garants que la plupart de nos maux sont notre propre ouvrage, et que nous les aurions presque tous évités, en conservant la manière de vivre simple, uniforme, et solitaire qui nous était prescrite par la nature. Si elle nous a destinés à être sains, j'ose presque assurer que l'état de réflexion est un état contre nature, et que l'homme qui médite est un animal dépravé. Quand on songe à la bonne constitution des sauvages, au moins de ceux que nous n'avons pas perdus avec nos liqueurs fortes, quand on sait qu'ils ne connaissent presque d'autres maladies que les blessures, et la vieillesse, on est très porté à croire qu'on ferait aisément l'histoire des maladies humaines en suivant celle des sociétés civiles. C'est au moins l'avis de Platon, qui juge, sur certains remèdes employés ou approuvés par Podalyre et Macaon au siège de Troie, que diverses maladies, que ces remèdes devaient exciter, n'étaient point encore alors connues parmi les hommes. Avec si peu de sources de maux, l'homme dans l'état de nature n'a donc guère besoin de remèdes, moins encore de médecins ; l'espèce humaine n'est point non plus à cet égard de pire condition que toutes les autres, et il est aisé de savoir des chasseurs si dans leurs courses ils trouvent beaucoup d'animaux infirmes. Plusieurs en trouvent ils qui ont reçu des blessures considérables très bien cicatrisées, qui ont eu des os, et même des membres, rompus et repris sans autre chirurgien que le temps, sans autre régime que leur vie ordinaire, et qui n'en sont pas moins parfaitement guéris, pour n'avoir point été tourmentés d'incisions, empoisonnés de drogues, ni exténués de jeûnes. Enfin, quelque utile que puisse être parmi nous la médecine bien administrée, il est toujours certain que si le sauvage malade abandonné à lui-même n'a rien à espérer que de la nature, en revanche il n'a rien à craindre que de son mal, ce qui rend souvent sa situation préférable à la nôtre.
Gardons-nous donc de confondre l'homme sauvage avec les hommes, que nous avons sous les yeux. La nature traite tous les animaux abandonnés à ses soins avec une prédilection, qui semble montrer combien elle est jalouse de ce droit. Le cheval, le chat, le taureau, l'âne même ont la plupart une taille plus haute, tous une constitution plus robuste, plus de vigueur, de force, et de courage dans les forêts que dans nos maisons ; ils perdent la moitié de ces avantages en devenant domestiques, et l'on dirait que tous nos soins à bien traiter et nourrir ces animaux n'aboutissent qu'à les abâtardir. Il en est ainsi de l'homme même : en devenant sociable et esclave, il devient faible, craintif, rampant, et sa manière de vivre molle et efféminée achève d'énerver à la fois sa force et son courage. Ajoutons qu'entre les conditions sauvage et domestique la différence d'homme à homme doit être plus grande encore que celle de bête à bête ; car l'animal et l'homme ayant été traités également par la nature, toutes les commodités que l'homme se donne de plus qu'aux animaux qu'il apprivoise sont autant de causes particulières qui le font dégénérer plus sensiblement.
Ce n'est donc pas un si grand malheur à ces premiers hommes, ni surtout un si grand obstacle à leur conservation, que la nudité, le défaut d'habitation, et la privation de toutes ces inutilités, que nous croyons si nécessaires. S'ils n'ont pas la peau velue, ils n'en ont aucun besoin dans les pays chauds, et ils savent bientôt, dans les pays froids, s'approprier celles des bêtes qu'ils ont vaincues, s'ils n'ont que deux pieds pour courir, ils ont deux bras pour pourvoir à leur défense et à leurs besoins ; leurs enfants marchent peut-être tard et avec peine, mais les mères les portent avec facilité ; avantage qui manque aux autres espèces, où la mère, étant poursuivie, se voit contrainte d'abandonner ses petits, ou de régler son pas sur le leur. Enfin, à moins de supposer ces concours singuliers et fortuits de circonstances, dont je parlerai dans la suite, et qui pouvaient fort bien ne jamais arriver, il est clair en tout état de cause que le premier qui se fit des habits ou un logement se donna en cela des choses peu nécessaires, puisqu'il s'en était passé jusqu'alors, et qu'on ne voit pas pourquoi il n'eût pu supporter, homme fait, un genre de vie qu'il supportait dès son enfance. Seul, oisif, et toujours voisin du danger, l'homme sauvage doit aimer à dormir, et avoir le sommeil léger comme les animaux, qui, pensant peu, dorment, pour ainsi dire, tout le temps qu'ils ne pensent point. Sa propre conservation faisant presque son unique soin, ses facultés les plus exercées doivent être celles qui ont pour objet principal l'attaque et la défense, soit pour subjuguer sa proie, soit pour se garantir d'être celle d'un autre animal : au contraire, les organes qui ne se perfectionnent que par la mollesse et la sensualité doivent rester dans un état de grossièreté, qui exclut en lui toute espèce de délicatesse ; et ses sens se trouvant partagés sur ce point, il aura le toucher et le goût d'une rudesse extrême ; la vue, l'ouïe et l'odorat de la plus grande subtilité. Tel est l'état animal en général, et c'est aussi, selon le rapport des voyageurs, celui de la plupart des peuples sauvages. Ainsi il ne faut point s'étonner, que les Hottentots du cap de Bonne-Espérance découvrent, à la simple vue des vaisseaux en haute mer, d'aussi loin que les Hollandais avec des lunettes, ni que les sauvages de l'Amérique sentissent les Espagnols à la piste, comme auraient pu faire les meilleurs chiens, ni que toutes ces nations barbares supportent sans peine leur nudité, aiguisent leur goût à force de piment, et boivent des liqueurs européennes comme de l'eau. Je n'ai considéré jusqu'ici que l'homme physique. Tâchons de le regarder maintenant par le côté métaphysique et moral.
Je ne vois dans tout animal qu'une machine ingénieuse, à qui la nature a donné des sens pour se remonter elle-même, et pour se garantir, jusqu'à un certain point, de tout ce qui tend à la détruire, ou à la déranger. J'aperçois précisément les mêmes choses dans la machine humaine, avec cette différence que la nature seule fait tout dans les opérations de la bête, au lieu que l'homme concourt aux siennes, en qualité d'agent libre. L'un choisit ou rejette par instinct, et l'autre par un acte de liberté ; ce qui fait que la bête ne peut s'écarter de la règle qui lui est prescrite, même quand il lui serait avantageux de le faire, et que l'homme s'en écarte souvent à son préjudice. C'est ainsi qu'un pigeon mourrait de faim près d'un bassin rempli des meilleures viandes, et un chat sur des tas de fruits, ou de grain, quoique l'un et l'autre pût très bien se nourrir de l'aliment qu'il dédaigne, s'il s'était avisé d'en essayer. C'est ainsi que les hommes dissolus se livrent à des excès, qui leur causent la fièvre et la mort ; parce que l'esprit déprave les sens, et que la volonté parle encore, quand la nature se tait. Tout animal a des idées puisqu'il a des sens, il combine même ses idées jusqu'à un certain point, et l'homme ne diffère à cet égard de la bête que du plus au moins. Quelques philosophes ont même avancé qu'il y a plus de différence de tel homme à tel homme que de tel homme à telle bête ; ce n'est donc pas tant l'entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l'homme que sa qualité d'agent libre. La nature commande à tout animal, et la bête obéit. L'homme éprouve la même impression, mais il se reconnaît libre d'acquiescer, ou de résister ; et c'est surtout dans la conscience de cette liberté que se montre la spiritualité de son âme : car la physique explique en quelque manière le mécanisme des sens et la formation des idées ; mais dans la puissance de vouloir ou plutôt de choisir, et dans le sentiment de cette puissance on ne trouve que des actes purement spirituels, dont on n'explique rien par les lois de la mécanique.
Mais, quand les difficultés qui environnent toutes ces questions, laisseraient quelque lieu de disputer sur cette différence de l'homme et de l'animal, il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation, c'est la faculté de se perfectionner ; faculté qui, à l'aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l'espèce que dans l'individu, au lieu qu'un animal est, au bout de quelques mois, ce qu'il sera toute sa vie, et son espèce, au bout de mille ans, ce qu'elle était la première année de ces mille ans. Pourquoi l'homme seul est-il sujet à devenir imbécile ? N'est-ce point qu'il retourne ainsi dans son état primitif, et que, tandis que la bête, qui n'a rien acquis et qui n'a rien non plus à perdre, reste toujours avec son instinct, l'homme reperdant par la vieillesse ou d'autres accidents tout ce que sa perfectibilité lui avait fait acquérir, retombe ainsi plus bas que la bête même ? Il serait triste pour nous d'être forcés de convenir, que cette faculté distinctive, et presque illimitée, est la source de tous les malheurs de l'homme ; que c'est elle qui le tire, à force de temps, de cette condition originaire, dans laquelle il coulerait des jours tranquilles et innocents ; que c'est elle, qui faisant éclore avec les siècles ses lumières et ses erreurs, ses vices et ses vertus, le rend à la longue le tyran de lui-même et de la nature (Voir la note 7). Il serait affreux d'être obligés de louer comme un être bienfaisant celui qui le premier suggéra à l'habitant des rives de l'Orénoque l'usage de ces ais qu'il applique sur les tempes de ses enfants, et qui leur assurent du moins une partie de leur imbécillité, et de leur bonheur originel.
L'homme sauvage, livré par la nature au seul instinct, ou plutôt dédommagé de celui qui lui manque peut-être, par des facultés capables d'y suppléer d'abord, et de l'élever ensuite fort au-dessus de celle-là, commencera donc par les fonctions purement animales (Voir la note 8) : apercevoir et sentir sera son premier état, qui lui sera commun avec tous les animaux. Vouloir et ne pas vouloir, désirer et craindre, seront les premières, et presque les seules opérations de son âme, jusqu'à ce que de nouvelles circonstances y causent de nouveaux développements.
Quoi qu'en disent les moralistes, l'entendement humain doit beaucoup aux passions, qui, d'un commun aveu, lui doivent beaucoup aussi : c'est par leur activité que notre raison se Perfectionne ; nous ne cherchons à connaître que parce que nous désirons de jouir, et il n'est pas possible de concevoir pourquoi celui qui n'aurait ni désirs ni craintes se donnerait la peine de raisonner. Les passions, à leur tour, tirent leur origine de nos besoins, et leur progrès de nos connaissances ; car on ne peut désirer ou craindre les choses que sur les idées qu'on en peut avoir, ou par la simple impulsion de la nature ; et l'homme sauvage, privé de toute sorte de lumières, n'éprouve que les passions de cette dernière espèce ; ses désirs ne passent pas ses besoins physiques (Voir la note 9) ; les seuls biens, qu'il connaisse dans l'univers sont la nourriture, une femelle et le repos ; les seuls maux qu'il craigne sont la douleur et la faim ; je dis la douleur et non la mort ; car jamais l'animal ne saura ce que c'est que mourir, et la connaissance de la mort, et de ses terreurs, est une des premières acquisitions que l'homme ait faites, en s'éloignant de la condition animale.
Il me serait aisé, si cela m'était nécessaire, d'appuyer ce sentiment par les faits, et de faire voir que chez toutes les nations du monde, les progrès de l'esprit se sont précisément proportionnés aux besoins que les peuples avaient reçus de la nature, ou auxquels les circonstances les avaient assujettis, et par conséquent aux passions, qui les portaient à pourvoir à ces besoins. Je montrerais en Égypte les arts naissants, et s'étendant avec les débordements du Nil ; je suivrais leur progrès chez les Grecs, où l'on les vit germer, croître, et s'élever jusqu'aux cieux parmi les sables et les rochers de l'Attique, sans pouvoir prendre racine sur les bords fertiles de l'Eurotas ; je remarquerais qu'en général les peuples du Nord sont plus industrieux que ceux du Midi, parce qu'ils peuvent moins se passer de l'être, comme si la nature voulait ainsi égaliser les choses, en donnant aux esprits la fertilité qu'elle refuse à la terre. Mais sans recourir aux témoignages incertains de l'Histoire, qui ne voit que tout semble éloigner de l'homme sauvage la tentation et les moyens de cesser de l'être ? Son imagination ne lui peint rien ; son coeur ne lui demande rien. Ses modiques besoins se trouvent si aisément sous la main, et il est si loin du degré de connaissances nécessaires pour désirer d'en acquérir de plus grandes qu'il ne peut avoir ni prévoyance, ni curiosité. Le spectacle de la nature lui devient indifférent, à force de lui devenir familier. C'est toujours le même ordre, ce sont toujours les mêmes révolutions ; il n'a pas l'esprit de s'étonner des plus grandes merveilles ; et ce n'est pas chez lui qu'il faut chercher la philosophie dont l'homme a besoin, pour savoir observer une fois ce qu'il a vu tous les jours. Son âme, que rien n'agite, se livre au seul sentiment de son existence actuelle, sans aucune idée de l'avenir, quelque prochain qu'il puisse être, et ses projets, bornés comme ses vues, s'étendent à peine jusqu'à la fin de la journée. Tel est encore aujourd'hui le degré de prévoyance du Caraïbe : il vend le matin son lit de coton, et vient pleurer le soir pour le racheter, faute d'avoir prévu qu'il en aurait besoin pour la nuit prochaine.

0 Replies to “Le Mythe Du Bon Sauvage Dissertation”

Lascia un Commento

L'indirizzo email non verrà pubblicato. I campi obbligatori sono contrassegnati *